De 1881 à 1896, il y eut à Montmartre un lieu qui hante encore les mémoires avec son enseigne magique : LE CHAT NOIR . Mais, au-delà du sigle et du célèbre refrain d'Aristide Bruant, qui se souvient vraiment de ce cabaret fondé par Rodolphe Salis ? Qui peut, aujourd'hui, prendre la mesure de l'ironie et du tumulte, de la ferveur et de la joie, de la dérision et du trouble qui s'allièrent alors Boulevard de Rochechouart, puis rue Victor Massé ? Après l'effroyable répression de la Commune et le triomphe de l'ordre moral, LE CHAT NOIR s'imposa d'abord comme espace de survie, refuge pour tous ceux qui refusaient l'étouffement, le conformisme, la mise aux normes. C'est pourquoi, de Verlaine à Mallarmé, de Charles Cros à Franc-Nohain, de Germain Nouveau à Jehan Rictus, de Maurice Rollinat à Raoul Ponchon, tous les poètes s'y retrouvèrent en compagnie d'Alphonse Allais et des grands chanteurs-paroliers (Mac-Nab, Montoya, Jules Jouy, Xanrof), sans oublier Claude Debussy, Erik Satie. L'ambiance était à la liberté folle, à l'ivresse joyeuse et parfois féroce. Face à l'imposture des bien-pensants : la mystification permanente. Contre l'ordre meurtrier : le désordre jubilant. Contre l'ennui : l'énergie du désespoir. C'est avec cette même énergie, cette même révolte, ce même humour noir, que Jean-Luc Debattice apparaît "TOUTES GRIFFES DEHORS" pour une tonique et superbe évocation d'une autre fin de siècle : les années Chat Noir .
ANDRE VELTER*
*André Velter est l'auteur de l'Anthologie "Les poètes du Chat Noir" (Poésie Gallimard)

On est surpris, à l'écoute des poètes et des chanteurs qui défilèrent dans la salle du Chat Noir, de constater à quel point ils influencèrent par leur esprit critique, insolite, nombre d'auteurs du vingtième siècle. On pense en particulier, aux représentants du dadaïsme et du surréalisme. Des poètes comme Benjamin Péret, Arthur Cravan, Robert Desnos, mais aussi Henri Michaux et Prévert, sans oublier Raymond Queneau, pourraient s'en réclamer les héritiers directs. Plus proches de nous, des fantaisistes comme Pierre Dac et Francis Blanche, Boris Vian, Boby Lapointe et Raymond Devos témoignent de cette résonance. Et c'est, sans nul doute, l'écho de la verve artistique et de l'esprit subversif qui parcouraient les pages du journal du Chat Noir , que l'on retrouvera plus tard dans les croquis humoristiques et les articles satiriques de publications comme L'Os à Moëlle , Le Canard enchaîné et, dernier avatar du genre, Charlie Hebdo . Ce qui séduit surtout notre sensibilité contemporaine, c'est la liberté de leur langue et l'extrême diversité des styles, allant de l'excès baroque à la formue lapidaire, en passant par le calembour et le slogan publicitaire, sans dédaigner l'argot et le franglais (déjà !). De plus, le souci d'oralité qui caractérise leurs textes ne contraint pas à de périlleux exercices de transposition scénique. Les grimaces de notre fin de siècle trouvent aisément un miroir dans la leur. Ce qui m'a amusé en travaillant ce spectacle, dont la plupart des textes sont extraits de l'Anthologie des poètes du Chat Noir , c'est de pouvoir utiliser toutes les facettes du jeu de comédien et les couleurs de voix du chanteur ; de passer, sans transition, du pastiche au fantastique, du burlesque au macabre, de la mélancolie poétique à la colère sociale, de la subtile métaphore au jeu de mot stupide. La musique ne constitue pas ici un simple tissu illustratif du spectacle, mais intervient au même titre que l'acteur à travers, bien sûr, les chansons du Chat Noir ; mais aussi des œuvres pour piano de Debussy, Satie, Delmet et autres, dévoyées si possible par l'atmosphère bastringue. Tout cela, je l'espère pour le plaisir de se hérisser le poil. Pour un long miaulement de rire.
Jean-Luc Debattice

LES ENTRECHATS AUXQUELS VOUS N'ECHAPPEREZ PAS…
Le célèbre matou prendra la voix de Bruant pour vous attirer dans son domaine, Montmartre sous la lune, où rôdent d'étranges noctambules.
Il s'immiscera dans un cercle littéraire et en sortira la queue en tire-bouchon. Il se glissera dans le lit de braves bourgeois dont les ébats engendreront des caissiers ou, qui sait, un poète ! Il se fera l'arbitre d'un duel entre un horloger et un spadassin.
Tour à tour vicieux, comme ces vieux messieurs troussant de l'œil les jeunes félines pleines de dédain, mélancolique et tendre, comme une chanson de Verlaine, ou mystique, prônant l'amour de l'amour, à l'image de Germain Nouveau, et même un rien cynique, quand il signera de sa patte trempée dans le sang le pacte des amants qui veulent "mourir ensemble pour être heureux".
Puis il frôlera la jambe d'une dame squelette, il se fera complice d'une secte de mycologues empoisonneurs, il se hérissera en diable pour danser une frénétique villanelle.
Philosophe, on le verra disserter sur l'étron de Dieu qui n'est autre que l'humaine engeance ; ou laborantin pervers à la mine pâle, il bercera un fœtus dans son bocal ; ou encore, enfant martyr, il deviendra vert comme le Gustave.
Se promenant dans Paris, il constatera la misère du peuple, feulant contre les patrons qui prostituent leurs ouvrières ; à la lueur sinistre du gaz, il suivra l'ombre d'un pauvre "meurt-de-faim" qui soliloque devant la vitrine d'un marchand de vin et, dans son délire, se prend pour le Christ.
Notre Chat Noir connaîtra bien d'autres avatars : anarchiste, à la manière de Charles Cros peaufinant ses vers en forme de balles de revolver ; en pelote, sous le chapeau de Bruant beuglant contre les "salauds" ; et soudain facétieux, à la façon d'Allais, expert en contrepèteries et calembours ; puis maniaque, comme Satie réglant sa journée avec la précision d'un métronome.
Amoureux fou d'un gnou au Jardin des Plantes, il finira par se sentir dans la peau de l'animal. Gravissant noblement l'escalier de la gloire, il montera si haut qu'il s'écrasera lamentablement au bas des marches.
A l'heure de la "verte", il fulminera, emporté par la véhémence d'un Jules Vallès, contre ses amis du cabaret Louis Treize en leur rappelant que l'église du Sacré-Cœur grandit sur leurs crânes !
Enfin, le seigneur nocturne des gouttières se souviendra, avec Jules Jouy, des belles années sur La Butte et du sang versé des camarades aux jours terribles de la Commune.

PIANO - BASTRINGUE ET ACCESSOIRES SONORES
Nathalie Fortin


